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Accès
à l'implicite - raisonnement - jeux de mots
- expressions usuelles.
Dans la vie courante, nous n'explicitons pas tout.
Nous laissons très souvent de nombreux sous-entendus.
Par exemple, dans la question : "Que fais-tu
cet après-midi ? Tu es libre ? Non ! Et demain
? " nous attendons la réponse sans avoir
explicitement continué : " seras-tu libre
demain après midi ? " Nous laissons cette
partie de la question implicite. Cela nous semble
" couler de source ".
Comme nous l'avons déjà évoqué,
les problèmes de la perception de l'oral (lorsque
l'on se prive des compléments visuels apportés
par le L.P.C. ) sont tels que l'on hésite à
utiliser une langue orale précise et variée
pour l'enfant sourd, le privant ainsi d'aller spontanément
à la découverte de cette langue.
De plus, on évite également de laisser
subsister des sous-entendus : on essaye de tout expliciter
dans les plus petits détails. L'enfant se trouve
alors doublement handicapé : dans sa découverte
de la langue et dans sa recherche autonome du sens.
Dans notre exemple, l'enfant entendant a bénéficié
de plusieurs informations concer-nant le mot "
demain ". Il a découvert le sens premier
de ce mot (le jour qui vient après " aujourd'hui
") et, en plus, il a vu ce mot utilisé
dans des contextes très variés sans
toujours recevoir des explicitations précises.
Il a bien été obligé de les chercher
et de les découvrir tout seul. De proche en
proche, non seulement il a compris les divers sens
du mot (demain désigne parfois un avenir lointain)
mais il a également pris l'habitude de compléter
les phrases tout seul. C'est devenu pour lui un réflexe.
Il met immédiatement le mot " demain "
en relation avec le contexte. Il comprend ainsi que
l'on évoque diverses réalités
:
> La météo : " aujourd'hui,
il pleut. Et demain ?
"
> Des actions à venir " aujourd'hui
on reste à la maison et demain ?
"
> le nom d'une journée : " demain,
ce sera mardi"
> Une date : " demain on sera le 15 juin 2000
"
> Une appréciation sur l'avenir: "
ce n'est pas si grave. Demain est un autre jour !
"
> Une appréciation sur un futur lointain
: " Aujourd'hui, la science ne peut pas encore
mais qu'en sera-t-il demain ?
Par contre, l'enfant sourd qui a été
habitué à se voir tout expliciter n'est
pas entraîné à chercher tout seul.
Il risque de rester tributaire des seules formes apprises.
Dans l'exemple : "Que fais-tu cet après-midi
? Tu es libre ? Non ! Et demain ?". L'enfant
sourd qui était habitué à la
question "et demain " dans le contexte exclusivement
scolaire : demain, nous serons le
(jour et
date) a répondu à la question "
et demain ? " en donnant le nom du jour et la
date. Qu'est-ce qui lui a manqué pour comprendre
le sens exact ? L'usage de la langue usuelle dans
des contextes variés.
La petite entendante de deux ans et demi qui a reçu
de belles bottes fourrées pour l'hiver et qui
veut les mettre pour aller se promener au bord de
la plage en plein mois de juillet se trouve déconcertée
en s'entendant répondre : " Non, tu ne
vas pas mettre tes bottes aujourd'hui. On met ces
bottes-là quand il ne fait pas beau ! "
Elle s'étonne alors : " pas beau, les
bottes ? " Naturellement, elle reçoit
une réponse, mais pas une explication complète.
" Mais, si elles sont très belles tes
bottes. Mais, on ne les met pas aujourd'hui. ".
La petite fille a bien été obligée
de chercher toute seule le sous-entendu contenu dans
cette réponse : " on met les bottes "
quand il ne fait pas beau " " Pas beau "
ne s'applique donc pas aux bottes puisqu'elle a entendu
: " elles sont très belles tes bottes
" Donc, " pas beau " doit s'appliquer
à autre chose. Or, aujourd'hui, il fait beau
donc et on ne met pas de bottes fourrées. Donc,
" pas beau " s'applique peut-être
au temps.
L'enfant sourd non-L.P.C. est rarement confronté
à devoir développer ces raisonnements.
On lui " mâche " le travail. A trop
le protéger, on le sur handicape.
Cette activité intellectuelle pour comprendre
ce qui n'est pas explicitement énoncé
s'applique autant à la recherche du sens "
sous-entendu " qu'à la découverte
de la langue.
Souvent, l'enfant entendant comprend le sens, non
pas grâce à l'association d'un mot avec
un objet mais tout simplement parce qu'il a pris l'habitude
de " raisonner sur la langue ", de chercher
des " parentés" entre les mots sans
pourtant qu'on lui ait enseigné de façon
explicite les liens entre " balai, balayer ",
" couleur, colorier " etc. Ainsi, lorsqu'on
lui parle d'une "tortue avec une carapace tachetée
", l'enfant établit un rapprochement avec
le mot " tache " Il découvre le lien
non explicité entre " tache et tacheté
" S'il trouve : " les bords de la rivière
sont sablonneux " il cherche dans son "
dictionnaire intérieur ", il y trouve
un mot familier : " sable " et accèdera
tranquillement au sens de sablonneux.
Ce qu'il fait pour le vocabulaire, il le fait également
pour les " petits mots " On ne lui a pas
expliqué qu'on joue du piano, de la trompette,
de la guitare ni qu'on joue au ballon, qu'on saute
à la corde, qu'on joue à la marelle
etc. D'abord, il mémorise les " petits
mots : du, au, etc." puis, à la mémoire
succède l'analyse qui lui permet de comprendre
les règles de fonctionnement. S'il découvre
l'existence d'un nouvel instrument et s'il en retient
le nom, il dira qu'il a vu jouer " du saxo "
et non "au saxo " Pourquoi trouve-t-il le
mot juste ? Parce qu'il a bénéficié
de deux apports. Un apport extérieur à
lui : la perception de l'usage (on joue " d'un
" instrument), un apport interne : l'analyse
personnelle qui lui a permis de tirer des conclusions
sur ce qui ne lui a jamais été explicitement
montré.
L'enfant sourd L.P.C. est habitué à
cette " gymnastique " intellectuelle.
L'enfant sourd non L.P.C. prend l'habitude d'attendre
des explications. Il reste souvent inerte face aux
nouveautés, non pas par impuissance intellectuelle,
non pas parce qu'il est sourd, mais parce que, étant
sourd dans un environnement non-utilisateur du L.P.C.
il a été privé de la réception
d'une langue précise et variée ce qui
l'a privé d'analyser, de comparer, de déduire.
Au lieu de lui parler de " bords de rivières
sablonneux ", on lui a dit : il y a du sable
près de l'eau ", ce qui l'a privé
de l'activité de comparaison et de déduction
pour comprendre le sens de sablonneux par comparaison
avec un mot " de la même famille "
Au lieu de lui parler d'un animal possédant
une carapace tachetée, on lui a dit, que l'animal
a " des dessins sur le dos, comme des taches
" etc.
On lui a toujours tout expliqué et, du fait
des difficultés perceptives, fourni des explications
souvent courtes et incomplètes. Ces explications,
laissant si peu de place à la recherche personnelle
engendrent trop souvent un intense sentiment de dépendance
chez le jeune sourd qui est porté à
attendre les explications et qui n'est pas enclin
à chercher par lui-même.
Il ne faut pas s'imaginer pour autant que l'enfant
sourd est incapable d'émettre des hypothèses.
Bien au contraire. Malheureu-sement, il ne peut émettre
ces hypothèses qu'à partir de ce qu'il
connaît. Comme tout enfant, il est tributaire
de son environnement. Si l'environnement accepte de
fournir des informations clairement identifiables
et en nombre suffisant, l'enfant sourd les traite
exactement comme l'enfant entendant.
Par contre, lorsque l'environnement ne fournit pas
ces informations, ni en qualité ni en quantité,
l'intense activité de recherche fournie par
l'enfant sourd s'applique alors à contre temps.
Faute de chercher le sens en observant la combinaison
de tous les éléments de la phrase, il
s'applique à rechercher le sens possible à
partir des quelques éléments connus.
Ainsi, face à des formulations du type "
par quoi, à partir de quoi, sur quoi, de quoi
etc. " l'enfant qui ne connaît que "
quoi " pense " qu'est-ce que c'est ? "
Ainsi à la question : " A partir de quoi
se forme une pomme ? " L'enfant sourd non L.P.C
comprend ici : " quoi, la pomme ? " , c'est
à dire, " qu'est-ce que c'est ?"
Il proposera donc une réponse erronée
: " la pomme est un fruit "
Cette difficulté à accéder à
l'implicite a deux origines, au moins : carence d'informations
et habitude d'attendre explications et informations.
Ces deux problèmes en engendrent un autre :
ils gênent le fonctionnement et le développement
de l'imaginaire.
Lorsque l'on parle de la vie des nomades dans le désert
à un élève de sixième,
on évoque les dunes, la sécheresse,
la chaleur, le sable, l'aridité, la fraîcheur
nocturne, les cailloux, les collines, le ciel, des
couleurs etc. Les entendants qui n'avaient qu'une
vague connaissance de cette réalité
géographique ont pu enrichir immédiatement
leur image intérieure à partir de ces
mots. Ils ont pu ensuite rédiger un bon devoir
sur ce thème. Par contre, l'élève
sourd non L.P.C. qui n'a, pour toute représentation
du désert que les qualificatifs " jaune,
chaud " ne peut produire qu'un texte pauvre.
On lui fait observer des photos variées représentant
des déserts en association avec quelques mots
nouveaux avant de l'inviter à recommencer son
texte. Mais le désert est resté "
chaud et jaune " Ce jeune avait associé
l'observation du réel à ces deux données
: chaud et jaune. Une découverte rapide des
mots décrivant des réalités nouvelles
n'avait pas suffi. L'enfant n'avait pas pu maîtriser
toutes ces nouveautés. Or, la maîtrise
vient par l'usage et les répétitions.
L'usage du seul écrit réduit leur nombre
contrairement à l'oral qui, plus rapide, permet
d'en multiplier le nombre en moins de temps. Cet enfant
manquait d'usage.
Son image intérieure de la réalité
était pauvre à la fois par manque d'informations
générales mais aussi par manque de la
maîtrise du vocabulaire destiné à
les décrire. Il a fallu consacrer du temps
à manipuler ces mots nouveaux, dans le contexte
du désert mais aussi dans d'autres contextes
de façon à ne pas laisser l'enfant rigidifier
ou limiter ses nouvelles connaissances. L'objectif
est bien de fournir la réalité de la
langue et des supports au développement de
son imagination, donc des outils transposables.
La compréhension des jeux de mots et des histoires
drôles repose souvent sur l'implicite ou sur
un usage intempestif des homonymes ou synonymes. Pourquoi
donc Monsieur et Madame Time prénomment-ils
leur fils Vincent et, pardon à nos amis belges,
pourquoi nagent-ils toujours au fond de la piscine
? (je tiens à préciser que quelqu'un
leur avait dit : " au fond, vous n'êtes
pas si bêtes !") Quant aux histoires drôles,
la lecture des histoires sur les papiers d'emballage
de certaines sucreries fournit un stock inépuisable
pour faire travailler l'imagination des enfants et
leur faire reconstituer tous les sous-entendus sur
lesquels reposent ces histoires. " - Dis papa,
quand m'achèteras-t- une bicyclette ? - Quand
tu sauras l'écrire sans faute. - Eh bien papa,
j'ai changé d'avis. Je voudrais un vélo
"
Quant aux expressions usuelles avec sens figuré
"j'ai un petit creux, prendre les jambes à
son cou, courir ventre à terre etc.".,
elles sont souvent éliminées de l'expression
des adultes qui simplifient en disant "j'ai faim,
cours, vite, etc. " L'enfant ne les connaît
pas. Que va-t-il comprendre lorsqu'il les trouvera
dans un texte ? " On a de la terre dans le ventre
ou bien on porte l'univers dans son ventre (sic !
) "
Le problème de l'accès à l'implicite
se pose également dans le développement
de la pensée logique. Lorsque l'on demande
à un enfant d'exposer les causes qui ont produit
un certain effet, l'enfant sourd qui voit l'effet
est trop souvent tenté de le décrire
au lieu de " remonter aux sources non explicites
" La vie courante et toute la scolarité
met en jeu ce type de recherche.
En conclusion à cette longue réflexion
sur la perception, et à l'apport de la lecture
labiale, on constate que - comme tous les enfants,
le jeune sourd va à la découverte de
la langue à partir de ses perceptions et s'exprime
ensuite en réemployant ce qu'il a perçu.
L'expérience a très largement montré
que la pauvreté des informations apportées
par la lecture labiale ne constitue pas une aide suffisante
pour l'acquisition de la langue française par
l'enfant sourd. Sans L.P.C. cet enfant est alors tributaire
d'un enseignement qui - par manque de temps - devient
dramatiquement sélectif. Hors un préceptorat
exigeant, contraignant et parfois coûteux -
l'enseignement permet très rarement à
l'enfant sourd sans L.P.C., de connaître suffisamment
la langue française, tant pour comprendre que
pour s'exprimer.
Dans ces conditions, il est souvent condamné
à mal comprendre les textes lus. Sa production
en français reste souvent pauvre, avec des
successions de mots sans ordre, déformés,
mal relié entre eux autour de verbes sans pronoms
personnels, mal conjugués ou pas conjugués
du tout, voire absents, sans prépositions ou
avec des prépositions mal utilisées,
mal placées etc.
Cette détresse linguistique est lourdement
aggravée par certains entendants qui, pensant
favoriser la compréhension par l'enfant sourd,
n'hésitent pas à présenter une
langue souvent déstructurée.
De nos jours, seul le L.P.C résout le problème
fondamental posé aux personnes sourdes : la
perception de l'oral. Il permet de com-muniquer intégralement
en français. L'enfant sourd peut ainsi aller
naturellement à la découverte de la
langue parlée dans son environnement.
Le L.P.C. n'est pas réservé à
la communication entre sourds et entendants. Les personnes
sourdes l'utilisent avec le plus grand confort pour
communiquer entre elles en français quand elles
le souhaitent ce qui n'exclut pas pour autant la pratique
de quelque autre langue que ce soit.
La réception claire et complète du français,
dans toutes les circonstances de la vie : à
l'école comme à la maison, dans les
loisirs comme en rééducation orthophonique
permet à l'enfant sourd une acquisition naturelle
et complète du français, clé
de l'intégration et de l'autonomie tant pour
la vie scolaire que pour la vie de citoyen.
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(Article
publié dans le LPC Info N° 127 ;
auteur : France BRANCHI)
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