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Un autre problème
est généré par les difficultés
perceptives :
oser présenter des structures
variées pour dire une même idée.
"Maman vient,
c'est maman qui vient, est-ce que c'est maman qui
vient, j'entends maman qui vient, maman va venir,
c'est elle, etc. ".
L'oral sans L.P.C. permet
rarement à l'enfant de percevoir les bonnes
formes à chaque fois. L'enfant sourd va vers
une connaissance de la langue limitée en quantité
et en qualité.
L'entourage limite les modèles linguistiques
pour diminuer les difficultés perceptives de
l'enfant. Quand bien même l'entourage utiliserait
une langue normalement riche et variée, il
n'offrirait pas beaucoup plus d'informations utilisables
par l'enfant : l'enfant continue à ne percevoir
qu'une partie des mots des phrases, sans bien percevoir
les variations autour de ces mots-clés.
Il est à déplorer que l'entourage s'interroge
si rarement pour savoir ce que l'enfant a réellement
perçu et sur quoi repose son éventuelle
compréhension. En méconnaissant la réalité
perceptive de l'enfant, l'entourage méconnaît
la gravité de la situation car de la perception
va naître la langue à venir.
Comme tout enfant, l'enfant sourd, mémorise
ce qu'il a perçu. "En premier, tu manges.
Après, tu pourras jouer avec tes voitures "
est souvent perçu : "premier mange(s).
Après, jouer voitures". Ici, la saisie
de l'énoncé est agrammatique. L'enfant
sourd est souvent "sous-alimenté"
en modèles linguistiques justes et variés
et sa mémoire se remplit de ces énoncés
agrammatiques
Les enseignants vont prendre le relais de cette carence
perceptive Ils vont présenter des activités
pour faire découvrir toutes les règles
mais il ne vivent pas avec l'enfant. Il créent
des situations artificielles coupées du vécu
et qui n'intéressent pas toujours l'enfant,
ce qui parfois freine la mémorisation des découvertes
linguistiques effectuées.
De plus, ils voient l'enfant peu souvent dans la semaine,
à heure fixes, à des moments où
l'enfant n'est pas obligatoirement bien disposé,
où il est peut-être fatigué. En
outre, l'enfant n'a pas toujours une mémoire
infaillible. Ce qui a laborieusement été
acquis doit être constamment réactivé
et entretenu.
A ce rythme, la découverte de l'intégralité
de la langue pose problème. Si l'entourage
participe aux cours spécialisés, il
pourra aider l'enfant à percevoir les nouvelles
tournures de phrases et à les produire mais
la maîtrise ne parviendra qu'après un
travail acharné de tous, tous les jours. Dans
le cas contraire,
L'expérience prouve inexorablement que deux
contraintes limitent gravement la portée de
l'enseignement des règles. D'abord, le manque
de temps - aussi bien pour proposer le nombre voulu
de répétitions que pour présenter
les innombrables règles de la langue.
La seconde contrainte concerne le manque d'usage.
L'enfant va apprendre des règles sans avoir
accès à l'intégralité
de l'usage, faute de pouvoir répéter
suffisamment souvent les expériences linguistiques
par manque de temps. La mémorisation puis le
réemploi en sont altérés. L'enfant
entendant a reçu l'usage. Il observe cet usage.
Il en tire des règles. L'enfant sourd ne reçoit
pas l'usage. Il reçoit les règles mais
avec ces règles, il ne peut pas reconstruire
un usage si diversifié Il se concentre alors
souvent sur les " mots pleins " qui véhiculent
du sens et il essaye de les juxtaposer selon l'impulsion
du moment. Sa compréhension des textes écrits
est alors gravement fautive. Les phrases qu'il produit
sont - quant à elles - souvent agrammatiques.
Trop d'enfants sourds en sont réduits à
cette situation : avec des mots français, ils
font des phrases qui ne sont pas du français.
L'enfant s'exprime souvent dans un français
très approximatif mais souvent " efficace
". On le comprend. On n'a pas toujours le temps
ni le désir d'interrompre la communication
pour le faire " travailler ". On accepte
alors des expressions incorrectes : " dort, pas
".
Parfois même, (et presque malgré soi)
on les encourage en les reproduisant. On est tenté
de penser que l'enfant comprendra mieux ces formes
incorrectes. On les redit donc de plus en plus souvent.
" Dormir ? Veux ? " " Le manteau !
Où ? ". On lui prépare alors un
avenir sombre sur bien des plans : scolarité
(l'enfant sera en difficulté dans une scolarité
qu'il devra effectuer en français), formation
professionnelle, autonomie sociale, libre exercice
de sa vie de citoyen.
Une autre conséquence des problèmes
de perception de la langue apparaissent alors. Là
où les jeunes enfants L.P.C. ont pu exercer
leur intelligence de façon autonome, l'enfant
sourd non L.P.C. se trouve en position d'attente pour
découvrir la langue. Il est obligé d'attendre
la séance de travail avec un professionnel
(avec le risque d'être moins motivé à
ce moment là pour observer la langue hors contexte
et sans participation active ou affective). Il prend
cette habitude intellectuelle d'attente.
Et plus on lui explique, moins il cherche par lui-même.
Cette dépendance glisse même - pour certains
enfants - vers une forme de passivité. Est-il
besoin de rapporter ici les propos d'une enseignante
d'arts plastiques qui fait remarquer que lorsqu'elle
donne aux collégiens la consigne suivante :
" maintenant choisissez la couleur que vous voulez
", les jeunes " sont complètement
perdus ". Ils attendent, inquiets, qu'on leur
dise - comme d'habitude - ce qu'ils doivent faire
! Cette même dépendance qui engendre
la passivité produit parfois l'effet inverse
: la révolte et l'agitation.
Dans la perception de l'oral, l'enfant sourd
- comme tout le monde - enrichit sa perception de
la langue grâce au contexte visuel non linguistique
: mimiques, désignations etc. faisant souvent
illusion sur la véritable nature de ses perceptions
linguistiques. La réalité ne pourra
plus être ignorée lors du passage à
l'écrit.
Au moment d'apprendre à lire, l'enfant apprendra
les mécanismes du déchiffrage sans grande
difficulté. Tout le monde s'en réjouira
Par contre, une tout autre réalité risque
d'apparaître lorsqu'il s'agira de comprendre
le sens des mots déchiffrés. Comment
pourra-t-il reconnaître une langue qu'il connaît
si mal ? " Le chat sauta sur le toit de la loge
de la concierge puis sur celui du local à poubelles
". Que peut bien comprendre un collégien
qui ignore à la fois les mots " loge,
concierge, local, celui, du " ainsi que la valeur
des groupes " toit de la loge, loge de la concierge,
celui du local " ?
L'écrit, c'est également produire un
texte. On entend souvent dire que certains enfants
sourd n'ont pas trop de problèmes à
l'oral mais que - seul - l'écrit les gêne
! En réalité, dans l'expression non
écrite, l'enfant peut jouer sur plusieurs registres
pour se faire comprendre : mots, signes, gestes expressifs,
intonations, mimiques, etc. On le comprend alors si
bien qu'on " oublie " qu'il manque des articles,
que les mots ne sont pas toujours à leur place,
que
Et puis, avant d'apprendre à écrire,
l'enfant est encore si jeune qu'on lui pardonne toutes
ces approximations.
Plus tard, lorsque les années ont passé,
on découvre que cette expression écrite
s'est un peu enrichie, certes, mais qu'elle est souvent
restée agrammatique. On comprend alors que
l'expression écrite montre exactement la langue
connue de l'enfant. On finit par se rendre à
l'évidence. Ce jeune qui " n'a de problèmes
qu'à l'écrit " - souffre de tout
à fait autre chose que de légères
difficultés occasionnelles.
La réalité est alarmante. Le jeune en
question ne connaît qu'une langue parcellaire,
fautive, impropre à traduire ce qu'il veut
exprimer, souvent impropre à exprimer un raisonnement
et dont la pauvreté en mots abstraits nécessaires
au développement de la pensée logique
a entravé le développement même
de la pensée.
Le L.P.C. permet à l'enfant sourd d'identifier
les éléments et leurs agencements. L'enfant
voit l'élément qui a été
déplacé, son nouvel emplacement, les
modifications que cela impose dans la nouvelle phrase,
ce qu'il faut ajouter ou enlever, par quoi on remplace
(pronoms personnels), la place de ce nouvel élément,
les changements d'auxiliaire, etc. C'est à
travers cette variété linguistique qu'il
va pouvoir effectuer lui-même ces observations
sur la langue, en situation, dans le vécu quotidien.
Pourquoi dit-on : "il faut attendre Paul"
et "Paul ! On l'attend" ? Etonnant ! C'est
pourtant bien la même action : on attend. Mais
que de variations ! Deux éléments nouveaux
: " on ", " l' " en plus du changement
du mot " attendre " qui devient " attend
".
Lorsqu'il joue au ballon l'enfant perçoit tantôt
: "Envoie-le moi " tantôt " Tu
me l'envoies ?". Pourquoi a-t-on mis un nouveau
mot pour désigner le papa (me / moi) et pourquoi
l'a-t-on déplacé ? (le - moi / me -
l'). Pourquoi ne pas avoir dit, comme dans la première
phrase : " Tu envoies le moi ? ". Il s'agit
pourtant bien du même ballon et de la même
personne !
Pour agir, pour s'exprimer et obtenir ce qu'il veut,
l'enfant qui a perçu clairement la langue,
comprend que le respect de ces règles permet
de désigner clairement les personnes, les actions,
les choses. Il observe la différence entre
" mon vélo" et " le vélo
de papa " entre " le chien de papa "
et " le papa du chien ". A table, il entend
successivement des formes différentes pour
nommer le même objet :
- Veux-tu du fromage ?
- Non, merci.
- Tu ne veux pas de fromage ?
- Alors, passe-lui le fromage.
Etonnant ! La même personne, désignant
le même objet (le fromage), dans la même
situation, (à table) au même moment (pendant
le repas) dit d'abord "du fromage", puis
"de fromage", puis "le fromage",
et ces changements obéissent à des lois.
Il n'est pas possible de proposer : " Veux-tu
de fromage ? " (alors qu'on vient de lui proposer
: veux-tu de l'eau ?)
Mais une bonne perception occasionnelle ne suffit
pas. Les automatismes - aussi bien pour la reconnaissance
que pour la production - ne peuvent s'installer qu'après
un grand nombre de répétitions. Seule
cette quantité de répétitions
permet de maîtriser toutes ces lois (dont nous
n'évoquons ici qu'une infime partie) ! Il est
difficile d'offrir cette quantité uniquement
à travers l'écrit. D'abord, la maîtrise
de l'écrit arrive tardivement dans la vie d'un
enfant. Ensuite, la pratique de l'oral est rapide.
Elle permet un plus grand nombre de répétitions
et donc une maîtrise plus solide et plus précoce,
ce qui facilite la scolarité. Au fil des jours,
l'enfant va pouvoir mémoriser et s'essayer
au réemploi. S'il demande " donne de coca
", la simple réponse de l'entourage -
avec le L.P.C. - vaut bien des cours de grammaire.
" Ah ! Tu veux du coca ? " et voilà
une observation supplémentaire qui pourra être
répétée et complétée,
le cas échéant, par un commentaire simple
: " tu sais, on dit " de l'eau " mais
on dit " du coca ".
C'est parce qu'il peut percevoir une grande variété
de formes que l'enfant sourd avec le L.P.C. peut découvrir
l'intégralité de la langue au lieu de
rester figé dans des expressions limitées.
Il se prépare ainsi à affronter sereinement
toutes les lectures qu'il fera bientôt en classe.
Il pourra en comprendre le sens car il y retrouvera
des expressions déjà connues.
La démarche de l'enfant entendant et celle
de l'enfant sourd bénéficiant du L.P.C.
sont de même nature. L'enfant exerce constamment
une intense activité intellectuelle d'observation,
d'analyse, de comparaison, bref, de recherche autonome.
Il cherche en même temps à comprendre
le sens de ce qui lui est dit et la façon dont
fonctionne le système de communication pour
le réemployer à son tour. Son expression
parfois fautive rend compte des étapes de cette
découverte de la langue. La plus fréquente
de ces fautes provient d'une " invention "
de la part de l'enfant. Par exemple, pourquoi un jeune
entendant a-t-il dit : "elle va bouler "
pour dire " elle va travailler " ? Cette
étrange invention nous renseigne sur les observations
fines déjà faites par l'enfant. Ici,
on constate qu'il a déjà repéré
tout seul une règle, uniquement à travers
l'usage. Personne ne lui a enseigné comment.
Cette autonomie dans la découverte de la langue
est doublement offerte par l'adulte. D'abord il a
présenté l'usage courant de façon
claire et précise, ce qui a permis à
l'enfant d'en extraire la règle. Ensuite -
occasionnellement - il corrige une expression non
correcte : " Elle va bouler ? " " Oui,
elle va au boulot " " Ah oui ! Elle va travailler".
Or, on constate que l'enfant sourd recevant l'intégralité
de la langue grâce au L.P.C. commet également
ces " bonnes fautes " qui rendent compte
de son activité intellectuelle autonome. Cette
autonomie n'est pas un simple petit luxe. C'est une
double chance qui est offerte à cet enfant
: aller à la conquête d'une langue qu'il
va pouvoir intégralement maîtriser tout
en s'entraînant constamment à une activité
intellectuelle autonome.
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(Article
publié dans le LPC Info N° 126 ;
auteur : France BRANCHI)
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