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 Le code LPC
   Le code LPC et l'implant
 Représentations phonologiques,
  LPC et implant
 
 
 
  Texte de Jacqueline Leybaert & Catherine Hage.
(Laboratoire de psychologie expérimentale - Université Libre de Bruxelles)

De nouvelles questions se posent aujourd'hui, parmi lesquelles le rapport avec l’implant cochléaire, car beaucoup d’enfants sourds profonds ou sévères sont implantés aujourd’hui.
 
  Quelle place peut jouer le LPC dans ce processus ?
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Pour situer le problème, de façon générale, la plupart des enfants sont implantés avant l'âge de deux ans, même l'âge d'un an aujourd'hui, donc le système phonologique n'est pas encore développé. On voit que ce système se développe au cours de la première année, suite à l'exposition à une langue maternelle. Petit à petit, les enfants perdent une sensibilité générale pour n'être sensibles qu'aux contrastes de leur langue.

L'implant cochléaire fournit-il une information suffisamment précise pour le développement du système phonologique ? Bien qu'on n'ait pas de réponse définitive à l'heure actuelle, plusieurs chercheurs ont souligné le caractère dégradé, insuffisant, de l'information fournie par l'implant. On peut citer par exemple A.-L. Giraud " the sounds the brain receives from an implant are novel and degraded " ou encore Pisoni : " deaf children with cochlear implant perceive and represent spoken words in terms of broad phonetic categories or functional equivalence classes that reflect their inability to reliably discriminate fine phonetic differences in place and voicing ". Si ces avis sont corrects, il y aurait une place pour le LPC pour apporter des précisions concernant une connaissance fine des contrastes phonétiques.

La coopération entre l'information délivrée par l'implant et celle fournie par le LPC est-elle possible ? On a évoqué ce matin le terme de plasticité cérébrale. Je vais m'y rattacher.
La coopération inter-modale apparaît déjà chez les entendants qui font de la lecture labiale. Quand on soumet des entendants à des tests de lecture labiale simple, il y a non seulement une activation du cortex visuel, mais aussi du cortex auditif secondaire, situé dans le lobe temporal. Il y a donc une coopération entre vision et audition, même pour une tâche de lecture labiale silencieuse par des entendants.

Peut-il y avoir aussi cette coopération dans le cadre d'informations livrées par l'implant ? Quand on stimule des adultes devenus sourds par l'implant cochléaire, par une stimulation purement auditive (sans lecture labiale), il y a une activation du cortex auditif primaire conjointement à une activation du cortex visuel. Ce phénomène est observé pour le traitement de mots, de syllabes sans signification, et de bruits de l'environnement, mais pas pour du bruit blanc.

Qu'est-ce que le cortex visuel vient faire dans l'interprétation des sons ? Il semble que cette activation aide à la reconnaissance de ces stimuli significatifs. Cette activation ne semble pas être liée au fait que les personnes étaient sourdes avant l'implant, ni à la durée de la période de privation auditive pré-implant. C'est comme si l'information reçue par l'implant n'était pas suffisante, donc les sujets adultes devaient apprendre les appariements entre les sons et des images visuelles pour pouvoir interpréter les sons délivrés par l'implant correctement. Donc la coopération entre informations délivrées par l'implant et informations visuelles semble possible.

Il y a une grande variabilité entre les résultats obtenus par les enfants munis d'un implant. Les variables démographiques telles que l'âge d'implantation, l'âge de survenue de la surdité, et la nature de l'expérience sensorielle précoce expliquent 40% de la variance. Il reste donc 60% de la variabilité inexpliquée. Selon Pisoni, il faudrait s'intéresser à des facteurs cognitifs liés à la perception de la parole, la mémoire pour mieux rendre compte de la variabilité des performances post-implant. Nous avons adopté cette démarche, et nous nous sommes intéressées à l'examen des représentations phonologiques des enfants munis d'un implant.

La représentation phonologique intervient au niveau de la perception de la parole.
Elle intervient aussi au niveau de la mémoire. De ces représentations de la parole dépendent les procédures d'assemblage de la lecture, puis le processus d'identification rapide des mots (lexique orthographique).

En ce qui concerne la perception de la parole, on peut schématiser les choses comme ici : l'information électro-acoustique délivrée par l'implant, atteint le cortex auditif, et, d'autre part, l'information optique, elle, est traitée par le cortex visuel. Il y a quelque part un endroit dans le cerveau où les deux types d'informations convergent et peuvent donc coopérer. C'est ce que je vais tenter de vous montrer à propos de données recueillies sur des enfants munis d'un IC.

On s'est demandé si l'information visuelle augmente la perception de la parole chez les enfants munis d'un implant cochléaire. Notre hypothèse était que cette information visuelle liée à la lecture labiale aurait davantage de poids chez les enfants les plus jeunes. Nous avons utilisé un test de reconnaissance de mots isolés. L'expérimentateur prononce un mot (par exemple " pain "), et l'enfant doit choisir parmi trois dessins, représentant : " pain, bain, et vin ". Au total, il y a 60 mots familiers. La structure de chaque essai est la même, c'est-à-dire que par rapport à la cible, il y a un distracteur labial et un distracteur non labial. Si l'enfant répond au hasard, il obtiendra 33% de réponses correctes (RC). Si l'enfant ne se base que sur la lecture labiale, il choisit au hasard entre pain et bain, et le niveau du hasard sera de 50% de RC. S'il combine l'information labiale et l'information auditive, il obtiendra plus de 50% de RC.
Dans le protocole initial, il était prévu de passer le test en modalité audiovisuelle (AV), nous avons ajouté une modalité " audition seule " (A) et une modalité " lecture labiale seule " (V). Nous avons également calculé un âge de développement linguistique. L'échantillon a été divisé en deux : les enfants en-dessous de 5 ans, et ceux qui ont une moyenne d'âge de 10 ans.

Les résultats montrent que dans la modalité AV, les deux groupes atteignent 80% de réponses correctes. Dans la modalité A, les sujets âgés atteignent la même performance que dans la modalité AV, tandis que les enfants jeunes ont une performance significativement inférieure. Dans la modalité V, on a des scores légèrement supérieurs au niveau du hasard, qui ne diffèrent pas entre les deux groupes.

Ces résultats peuvent être interprétés de la façon suivante. La performance en modalité AV montre l'existence de représentations multimodales de la parole, et les jeunes semblent équivalents aux sujets les plus âgés. Dans la modalité A, les jeunes sont moins bons que dans la modalité AV, donc encore peu capables d'associer un input auditif seul à une représentation lexicale. Chez les sujets âgés, on peut se dire qu'ils ont eu le temps et l'expérience pour faire cette association entre input auditif et représentation multimodale, donc ils n'ont plus besoin de la lecture labiale. Mais la coopération existe peut-être au niveau de l'activation des aires visuelles. Il faudrait des expériences en imagerie pour s'en assurer.

L'analyse des corrélations montre que meilleure est la performance en AV, plus le quotient linguistique est élevé, et plus le score sur l'échelle de Nottingham est élevé. Donc, les enfants qui exploitent mieux l'information audio-visuelle dans notre épreuve ont un niveau de langage plus élevé et utilisent l'information auditive de façon plus efficiente dans la vie courante.

Après cette première expérience, on peut dire que les enfants munis d'un implant cochléaire sont capables d'intégrer l'information auditive et l'information visuelle. Et le développement de leur langage semble être lié à l'exploitation de toutes les sources d'information sensorielle. Donc nous pensons qu'il faut continuer à utiliser le LPC auprès des enfants bénéficiant d'un implant, afin de développer des représentations lexicales riches, multimodales, précises, qui encodent les différences significatives d'un point de vue linguistique.

La deuxième partie que j'ai annoncée porte sur la conscience phonologique. Il s'agit de la capacité à pouvoir se représenter mentalement les mots parlés comme des séquences d'éléments distincts : syllabes, rimes, phonèmes. Je ne parlerai pas ici de la conscience phonémique explicite de la parole : suppression, fusions de phonèmes, etc., car cela dépend fortement de l'acquisition alphabétique. Par contre, on s'intéresse à des niveaux antérieurs dans le développement de représentations phonologiques non contaminées par l'acquisition de l'écrit. La sensibilité à la rime se développe chez l'enfant entendant spontanément, vers l'âge de 4 ans, où les enfants font des remarques telles que " Cuisine, c'est comme tartine" ou commencent à être capables de générer des rimes.

Donc on s'est demandé si, chez des enfants munis d'un implant, il y a ce développement spontané de la sensibilité à la rime. Avec Brigitte Charlier, nous avions déjà fait des expériences avant l'implant, qui ont montré que des enfants exposés au LPC de façon précoce sont capables de développer cette sensibilité à la rime. Qu'en est-il pour les enfants munis d'un implant, et quel est l'apport du LPC à ce niveau ?

Guénola De Gestas a consacré son mémoire de licence en logopédie, en 2002, à cette question. Elle a construit un test de jugement de rimes sur base de paires d'images. Elle a créé deux versions du test, l'une facile et l'autre difficile. La version facile est composée de paires rimantes (ex : poire-noir) et de paires non-rimantes qui diffèrent sur tous les phonèmes (ex : chaise-poule). La version difficile comporte des paires rimantes et des paires non-rimantes différant uniquement sur la consonne initiale et la voyelle (ex : car-verre) ainsi que des paires non-rimantes différant sur les deux consonnes, mais pas sur la voyelle (ex : mer-chaise). L'idée, avec la version difficile, est de pousser les enfants dans leurs derniers retranchements avec des tests où les paires non rimantes ne diffèrent que sur un phonème de la rime (consonne finale ou voyelle).

Le groupe de sourds avec implant cochléaire ne comporte pour le moment que treize enfants. Cette expérience comportait aussi un groupe d'enfants sourds sévères appareillés, sans implant. Parmi les sourds avec implant, il y avait davantage d'enfants bénéficiant de LPC.

Les résultats montrent que dans la version facile, tout le monde a de relativement bonnes performances pour les paires rimantes, mais les enfants avec surdité sévère ont une chute de performance sur les non-rimes. Dans la version difficile : détecter les rimes, ça va bien pour tous les groupes. Dans la détection de non-rimes qui ne diffèrent que sur la voyelle ou la consonne, il y a des petites faiblesses chez les enfants implantés, qui ont quand même de meilleures performances que les enfants sourds sévères dans ces deux conditions.

On tente quand même de voir l'apport de l'implant cochléaire et du LPC dans l'explication des performances de ce groupe muni d'un implant. Avec les orthophonistes, on a catégorisé les enfants selon le fait qu'ils aient eu ou non, du LPC. Il y a une relation linéaire entre le total de RC à ce test de jugement de rimes et l'âge chronologique de l'enfant. Les enfants qui ont eu du LPC ont des scores observés supérieurs ou égaux aux scores prédits par la droite de régression. Les enfants qui n'ont pas eu de LPC ont des scores inférieurs ou égaux aux scores prédits. Autrement dit : des enfants relativement jeunes (quatre ou cinq ans) qui ont eu du LPC ont développé une sensibilité à la rime correspondant à celle d'enfants entendants de même âge. Pour des enfants relativement âgés (huit à neuf ans), où on devrait avoir une performance maximale, des enfants n'ayant pas eu de LPC ont des performances encore moyennes à ce test.

Quelques conclusions et perspectives

On sait que l'implant a pour effet d'activer et de développer le cortex auditif primaire, et ce d'autant plus que l'implant est posé tôt. En ce qui concerne la coopération entre l'implant et le LPC, il pourrait y avoir un renforcement de l'interaction entre le cortex visuel et le cortex auditif primaire : quand l'enfant entend un mot via l'implant, les connexions vers son cortex visuel pourraient être davantage activées. Et quand l'enfant voit coder, il peut éprouver une sensation auditive.

Ce qui nous a mis sur cette piste, c'est la réflexion d'une petite fille de 5,5 ans, exposée au LPC depuis l'âge de 2,5 ans, et munie d'un implant à l'âge de 3 ans. Un jour, les piles de son implant étaient plates et l'orthophoniste lui code " tu entends moins bien maintenant que ton implant ne fonctionne pas ". La petite fille lui répond " mais j'entends quand tu codes ".

Une interprétation très spéculative, c'est que, quand l'enfant voit quelqu'un coder, il y a activation du cortex auditif primaire. Mais il s'agit peut-être seulement d'un joli mot d'enfant, et ça n'a peut-être pas la signification que nous lui attribuons. Ça ouvre en tout cas de nouvelles idées pour faire de nouvelles recherches.

(Actes des journées d'études de l'ALPC Nantes 24 et 25 mai 2003)
   

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