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Chers participants,
Il me revient le plaisir de conclure ces 18e journées
d’études de l’ALPC.
Nous devons le titre de ces journées « Fondement et
Avenir », à un membre éminent du comité scientifique,
et ami, le professeur Michel Imbert. Qu’il trouve
ici nos remerciements pour ces mots qui ont ouvert
les chemins que nous avons parcourus pendant ces deux
jours.
Conclure ou faire un résumé de ces deux journées est
difficile, car beaucoup de choses se sont dites. Il
me semble toutefois qu’il y a un maître mot qui est
souvent revenu, le Temps. Dans les interventions des
jeunes, j’ai relevé une série d’expressions : « gagner
du temps », « diminuer le rythme », « il m’a fallu
du temps », « transmission directe », « apprentissage »,
« adaptation », « on trouve des choses pour raccourcir » ;
« il faut improviser, mais rapidement », « un cours
de philo qui allait très vite », etc. Fabienne Moens
en tant que psychologue a également parlé de la « sidération »
de certains parents, l’ « arrêt du temps» devant
le diagnostic de surdité. J’ai préparé quelques digressions
autour de la relation entre Tems et Surdité.
Le thème : « Fondements et avenir », questionne comment
la place du LPC dans le développement de l’enfant
sourd a changé en fonction du Temps. En ce qui concerne
l’avenir, nous nous sommes interrogés sur la place
du LPC par rapport aux changements technologiques,
de société, au diagnostic précoce, à l’implant cochléaire,
au changement dans la position des codeurs. Comment
s’adapter à tous ces changements, en tant qu’enfant,
que parents, qu’orthophonistes, que médecins, chirurgiens ?
Ces changements vont vite, très vite même, ce qui
justifie la belle formule qu’a utilisée le Dr Eliott :
« il faut ralentir le temps ». C’est bien ce que
nous avons fait durant ces deux jours : arrêter nos
activités extérieures pour s’informer, réfléchir,
puis repartir.
En ce qui concerne les Fondements, je voudrais vous
faire partager un souvenir, celui des journées d’études
à Caen. Je ne me souviens plus exactement « quand »
elles ont eu lieu (en 1988 ? ou 89 ?), mais je me
souviens de la conclusion extraordinaire qu’avait
faite Jean-Louis Chambon. Les discussions durant ces
journées portaient sur des questions telles que :
le LPC permet-il aux enfants sourds d’atteindre un
niveau de lecture comparable à celui d’enfants entendants ?
Comment concevoir le développement de la mémoire phonologique
avec le LPC ? Qu’en est-il des habiletés pragmatiques
des enfants sourds ? A cette époque-là, on s’efforçait
d’établir l’efficacité de l’outil LPC pour le développement
social et cognitif de l’enfant sourd profond. Aujourd’hui,
il me semble que les réponses à ces questions-là sont
tout à fait acquises. Un jeune sourd me confirmait
hier : « on sait tout ça. Il faudrait que tous les
professionnels qui s’occupent d’enfant sourds sachent
cela aussi. Il est possible pour les jeunes sourds
d’avoir un bon apprentissage de la lecture, de faire
des études poussées, etc ».
Les questions que nous discutons dans ces Journées
d’Etude sont à la fois les mêmes et chaque fois poussées
plus loin. Quand on regarde les questions que nous
avons traitées au cours de ces deux journées : les
enfants sourds peuvent-ils avoir accès à la musique ?
Comment ils peuvent apprendre une seconde langue aussi
difficile que l’anglais ? De telles questions n’étaient
pas prévues par Cornett, qui avait conçu le LPC pour
favoriser l’accès à la lecture chez les enfants sourds.
Il y a donc eu des avancées, il y a des problèmes
qui sont résolus et aussi de nouveaux problèmes qui
sont posés, par rapport auxquels il faut réfléchir.
Par rapport aux problèmes nouveaux, il peut y avoir
des divergences d’opinions. Il y a en a eu très peu
ici, on peut le regretter, car, parfois, les solutions
viennent d’avis opposés. Vous allez partir d’ici avec
des questions non résolues. Je pense à la discussion
qu’on a eue hier sur le babillage, le type de stimulations
qu’on peut donner précocement à un enfant (l’exposé
de Chantal Descourtieux) ; ou à la question : qu’est-ce
qui fait que l’alchimie prend parfois entre l’enfant,
les parents, l’orthophoniste, et pas d’autres fois ?
Avant, on aurait répondu « il faut coder beaucoup
et précocement ». Ignacio Moreno a répondu de façon
légèrement différente à cette question, en disant :
« peut-être que le LPC aide aussi les parents à devenir
créatifs ». La question reste ouverte.
Vous partirez aussi avec des questions sur l’intégration
audiovisuelle chez les enfants munis d’un implant.
L’implant permet une restauration de l’audition, et
pourtant, face à des stimuli audio-visuels incompatibles,
il y a quelque chose qui se passe et qui est différent
de ce qui se passe chez l’entendant. J’ai aussi posé
la question : pourquoi les enfants munis d’un implant
n’ont-ils pas les mêmes capacités d’écoute dans le
bruit que les entendants ? Il faut se garder de conclure
trop vite, de croire qu’on a rapidement les réponses
à ces questions nouvelles. On a soulevé des problèmes,
déplacé le questionnement, il faut maintenant le laisser
mûrir, le confronter à nos lectures, à nos réflexions
et laisser le temps au processus d’élaboration des
réponses.
Je n’ai aucune crainte que ce processus de questionnement
entre la réunion de Caen et aujourd’hui se poursuivra
dans l’avenir. Nous avons reçu ici des contributions
scientifiques de jeunes doctorants ou docteurs, sous
forme de poster. Ces contributions étaient très intéressantes.
Il n’y a jamais eu autant de jeunes chercheurs qui
s’intéressaient simultanément à la question du LPC,
et sous différentes facettes. Si vous le souhaitez,
vous aurez aux prochaines journées d’études des exposés
de Christelle, Emilie, Sophie, de Mario et de de Pablo
et d’autres de ces jeunes doctorants qui auront clarifié
leur contribution au domaine. Vous aurez peut-être
aussi, à côté des témoignages des jeunes d’aujourd’hui,
les premiers témoignages de jeunes enfants sourds
qui ont grandi avec l’implant et le LPC, et de leurs
parents.
Je voudrais vous faire part d’une réflexion plus générale
à propos du Temps, élaborée par le philosophe Gunther
Anders : « le temps est la voie vers l’avoir. Il n’y
a de temps que parce que nous sommes des êtres de
besoin, parce qu’en fait nous n’avons (constamment)
pas ce que nous devrions avoir ; parce que nous sommes
(constamment) contraints de nous procurer le nécessaire
(…) Aux pays de Cocagne, tout ce que nous pourrions
vouloir ou désirer serait immédiatement présent. Nous
n’aurions qu’à tendre la main, ouvrir la bouche ou
nous tourner vers la personne de nos désirs pour trouver
aussitôt la satisfaction. Dans cet état, le temps
et l’espace cesseraient d’exister pour laisser place
à l’omniprésence des objets de nos souhaits. (…) Plus
généralement parlant, ce n’est que comme êtres d’appétence
que nous sommes des êtres du temps et de l’espace
».
Je pense qu’être enfant sourd, parent d’enfant sourd,
orthophoniste d’enfant sourd, etc., place l’humain
dans une situation de pression supplémentaire par
rapport au Temps. Il y a des objectifs à atteindre
en termes d’âge de développement. Cette prise en compte
constante du Temps est primordiale dans ce domaine
de la surdité, beaucoup plus que pour les parents
d’enfants entendants qui supposent que tout va se
développer bien et sans nécessairement prendre des
mesures particulières.
Quelle place peut occuper à l’avenir le LPC dans toutes
ces projections qu’on fait dans le temps ? Je pense
qu’il faut distinguer deux aspects. D’une part, sans
le LPC il y a une série de réalisations qui n’auraient
pas été possibles (dans le domaine du développement
linguistique, cognitif et social de l’enfant sourd)
et qui ne seraient peut-être pas possible dans l’avenir.
Il faut continuer à militer pour obtenir des pouvoirs
publics les heures de codage dont ont besoin les jeunes
sourds dans le contexte scolaire.
Peut-être qu’à côté, le LPC a une autre fonction :
celle de ralentir le temps.
A côté du temps rapide, où l’enfant, baigné dans le
langage oral, doit réaliser beaucoup de choses en
une journée, où il doit rattraper le temps des exposés,
des messages donnés par les enseignants, peut-être
que les parents peuvent s’approprier le LPC pour ralentir
le temps, clarifier la construction syntaxique, clarifier
la phonologie d’une langue, se prendre dans le jeu
du babillage, jouer à former des rimes. C’est le plaisir
d’utiliser le code dont parlait Françoise Chambon
dans sa très belle intervention. Ces activités de
plaisir de la communication sont peut être plus faciles
avec l’accompagnement de cet outil gestuel que sans.
C’est donc peut-être s’abstraire de ce temps qui passe
si vite et prendre le temps de partager la communication
avec l’enfant. Dans ces perspectives, je pense que
le LPC et la langue des signes peuvent jouer un rôle
important. Permettez-vous de vous entraîner encore
un peu plus loin dans ces disgressions. Certains pensent
que l’origine du langage pourrait être gestuelle.
Peut-être qu’en nous réappropriant le LPC et la langue
des signes sommes-nous en train de nous réapproprier
les possibles fondements gestuels du langage ?
Ceci me ramène à des considérations plus habituelles :
les remerciements. Je voudrais tout d’abord remercier
très chaleureusement les interprètes gestuels et les
codeuses LPC pour le travail énorme qu’elles ont accompli
pendant ces deux journées. Je suis toujours admirative
de la concentration et du soin que ces personnes dédient
à cette activité.
Je vais aussi remercier Agnès Weil, sa famille « biologique »
et sa famille « élargie » à Strasbourg pour le merveilleux
accueil qu’elle nous a préparé.
Agnès a une remarquable représentation du Temps !
Agnès savait à quel moment il fallait s’adresser aux
intervenants, aux fournisseurs, à quel moment il fallait
relancer, qui mettre quand au pied du mur pour obtenir
… tout ce dont nous avions besoin, pour nous donner
l’impression d’être ici dans un pays de Cocagne. Pour
moi, ces deux journées sont celles qui se sont passé
le plus sereinement, où tout s’est enchaîné merveilleusement
bien, entre ici les échanges intellectuels, et là-bas
les nourritures terrestres et les échanges sociaux.
Tout s’est passé sans accroc, mais vous savez que
derrière le plus grand naturel, il y a tout un travail
de montage, démontage, pour arriver dans la forme
qui semble quasi-parfaite et qui a très bien fonctionné.
Donc bravo Agnès. Et bravo aussi à Carol Aboaf pour
tout le travail fourni dans la discrétion qu’on lui
connait. Le point noir de cette admirable réussite,
c’est que ça place la barre très haut pour les suivants,
qui prendront en charge l’organisation des prochaines
journées d’études !
J’en profite pour remercier tout le monde : les jeunes,
qui ont témoigné avec intelligence, chaleur, honnêteté,
de leur vécu. Les parents, les orthophonistes, les
professionnels, les scientifiques, tous les intervenants
pour le temps qu’ils ont pris pour préparer leurs
interventions, et aussi tous les participants pour
avoir assisté avec assiduité à ces exposés, pour avoir
prolongé ces échanges par leurs questions.
Il me reste maintenant à vous quitter. Il est temps
de repartir chacun chez nous et de reprendre notre
lutte quotidienne contre le Temps pour atteindre nos
objectifs de chaque jour, en tant que parents, enfants,
orthophonistes, médecins, chercheurs.
Bon retour à Bordeaux, à Caen, à Toulouse, à Paris,
à Lille, à Nantes, et dans toutes les villes de France,
bon retour à Glasgow, bon retour à Malaga, et même
à Bruxelles. Et a bientôt, que ce soit au stage d’été
ou aux prochaines journées d’études.
Jacqueline Leybaert
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